Le puits de la vanité



Dis Papi, pourquoi ?
    - Pourquoi quoi mon fils ?
    - Pourquoi tu marches toujours plus vite en passant devant cette cabane couverte de ronces.
    - Ce n’est pas une cabane mais un puits couvert et puis je n’aime pas cet endroit.
    - Pourquoi tu n’aimes pas cet endroit ?
    - Par ce qu’il a une mauvaise histoire.
    - Pourquoi il a une mauvaise histoire ?
    - Pourquoi ! Pourquoi ! Bon, allons un peu plus loin. Je te raconterai la triste histoire de ce puits. »

    C’était donc il y a très longtemps un monsieur qui s’appelait Engélibert. C’était à l’époque où, après la guerre de cent ans, toute cette partie du Causse était déserte et certains seigneurs cherchaient à la repeupler. Donc plusieurs familles vinrent s’établir sur ce Causse misérable où une chose manquait cruellement : l’eau.

    Bien sûr  il y avait par-ci par-là  quelques sources, mais loin et peu abondantes. On savait qu’en sous-sol il y avait de l’eau, encore fallait-il la trouver et chacun partit à sa conquête soit en recueillant les eaux de ruissellement en creusant des mares, soit en la captant dans des citernes, mais cela n’assurait pas un approvisionnement constant. Aussi tout le monde se mit à rechercher la veine d’eau souterraine.

    C’est à partir de ce moment là que l’on commença à creuser les puits et Engélibert fit comme les autres à la différence près qu’il refusait toute aide du voisinage. Il était peu causant, très sauvage, par ailleurs très dur à la tâche.

    Il était aussi sans famille. Il se mit donc à creuser.
    « - J’y arriverai à l’avoir mon puits.  disait-il  maniant comme un forcené le pic et la pioche. Oui, j’y arriverai sans l’aide de personne. »
    « - Tu sais, disait le grand père, ne pas demander du secours ou de l’aide aux voisins pour rien ou pas grand chose c’est bien, mais ne pas en demander à autrui pour ne pas avoir à le rendre c’est autre chose. C’est faire preuve d’orgueil ou d’un sentiment de supériorité hors de propos. »

    Et tous ses temps libres, tous les dimanches malgré les remarques du curé, Enjelibert ne s’accordait aucun moment de repos. Ce qui le faisait avancer dans ce travail de forçat, c’est qu’au travers d’une fissure de la roche il entendait ce ruisselet prometteur. De l’eau, ce chant tel celui des sirènes d’Ulysse l’attirait mais avec encore combien de difficultés pour l’atteindre !

    Enfin, un jour, l’eau jaillit, l’eau fut là, l’eau montait le long de ses jambes. Il restait là pétrifié se répétant « j’ai réussi, sans l’aide de personne, sans en avoir eu besoin, j’ai réussi tout seul. »  Quelle leçon pour les autres geignards qui ne pensent rien faire sans des mains étrangères ! Suivait une litanie de considérations avantageuses à son égard, c’est tout juste si de grenouille il ne devenait pas bœuf.

    «  - Et maintenant, se dit-il, parachevons l’ouvrage. Je vais bâtir pour coiffer mon puits. Je vais bâtir une caselle, l’eau s’en gardera propre, pure et fraîche, ce sera la meilleure du hameau. »

    Il en était là de son travail : fini de travailler dans l’ombre à faire un trou, il allait travailler au grand jour, au soleil, retrouver la vie.
   
Ses voisins en passant lui adressaient un bonjour, un encouragement, un compliment aux quels il répondait par un signe de tête, par un mot, jamais plus.
   
La bâtisse montait. Il en arrivait maintenant au toit qu’il voulait en lauzes, mais ce travail lui demandait de plus en plus d ‘efforts, de souffrance. Il peinait. « - Peu importe, se disait-il, seul, seul je le ferais. »
Malgré l’aide proposée par certains, enfermé dans son orgueil, dans son entêtement présomptueux, il arriva au terme de son ouvrage.
   
Il n’avait à placer que la lauze du sommet, une belle pierre taillée en rond. « - Mon dieu, se disait-il, c’est le point final de mon chef-d’œuvre, l’œuvre de ma vie. »
    Ce fut l’œuvre de sa vie. On le retrouva mort, encore accroché à cette lauze faîtière.
   
La fin de l’histoire ne s’arrête pas là. Ce puits tout du labeur d’Engélibert prit une fâcheuse réputation. En effet les soirs de pleine lune une sourde complainte sortait de ses entrailles. On entendait encore les soupirs d’effort et les han, han, han de ce pauvre Engélibert qui par son ostracisme choisi, ne pu profiter de son travail.