Le puits de Castafior  

«Sur la colline du Calvaire, j’ai rencontré des arbres qui ne pouvaient même plus chanter » rapporta Zéphyrin, le quatrième troubadour.
Nous étions à Mouillac, au cœur des Causses du Quercy, et Castafior, le Seigneur du château, avait écouté Zéphyrin avec attention, tout en tripotant nerveusement ses colliers d’émeraude. Trois années d’une sécheresse terrible avaient apporté la désolation, il fallait réagir au plus vite !
Le Conseil des sept sages fut réuni dans une salle d’armes sombre comme un orage. Ils passèrent la nuit à réfléchir.
Aux premiers rayons du soleil, on put voir les troubadours jaillir du château, éperonnant leurs écheveaux de poèmes, la missive accrochée sur le dos.
« Avis à la population ! trop de gens meurent de faim, ou migrent vers le territoire voisin du Seigneur de Caylus. En effet, nos vieux puits sont taris et il faut trouver de l’eau ! Hélas, nos bourses sont vides et nous ne pouvons acheter les outils pour creuser à nouveau. Il semblerait que nos sages n’aient pas trouvé de solution. Nous vous invitons donc à réfléchir, chacun de votre côté, et à nous faire part de vos inventions. A ceux qui apporterons une réponse sûre, Castafior notre Seigneur fera construire une bâtisse de la plus belle facture ! »
Les Mouillacois ne possédaient que de petites maisons rondes. L’offre était donc alléchante, il y avait là une idée à creuser.
Tels des ours en cage, ils se mirent à tourner et à retourner dans leurs maisonnettes, à la recherche d’une solution. « Cataclop, cataclop » firent leurs ‘esclops’ sur le sol.
Rampant sur les cailloux, le long des vallées asséchées, le vent emporta le bruit des sabots jusqu’au territoire de Caylus.
«  Je vous ai bien entendu, dit le Seigneur de Caylus à ses espions, mais tout cela n’est pas digne de Castafior. Que peut-il donc attendre des petites gens de son village ? »
Pendant ce temps, à Mouillac : « Cataclop, cataclop » faisaient les sabots, et les premières propositions parvinrent au château :
 « Faisons croire aux pics verts, aux pics épeiche et aux pics de tous poils, que le sol regorge de vermine ! Ainsi, ils se mettront à piquer la roche jusqu’à nous trouver de l’eau. » suggéra l’arracheur de dents.
« Pendant les nuits de pleine lune, attaquons le calcaire avec la bave des crapauds ! » ricana la sorcière.
« Demandez à votre dame de chanter, et la pluie remplira nos vieux puits jusqu’à ce qu’ils en débordent ! » persifla une courtisane. Castafior envoya l’effrontée passer une nuit au cachot.
Les troubadours retournèrent vers les hameaux pour avertir qu’aucune proposition n’était retenue.
« Cataclop, cataclop » firent les ‘esclops’. Les gens continuaient de réfléchir, tournant inlassablement dans leur maison ronde.
Chaque jour des propositions arrivaient au château, mais sans cesse elles étaient rejetées.
A la fin de l’automne, le Seigneur de Caylus vint rendre visite à Castafior. Il se moqua de lui : « Ha ha ha ! ma ville va bientôt soumettre ta misérable campagne, et tu vas perdre tous tes bijoux, Castafior ! »
- « Tu peux toujours te gausser, répondit Castafior, mais les Mouillacois sont des gens têtus et ils trouveront toute l’eau dont nous avons besoin ! »
« Cataclop, cataclop » firent nuit et jour les sabots de bois.
Au début du printemps, la nouvelle tant attendue arriva au château, annoncée par le jeune Zéphyrin sur un tapis de notes :
- « ça y est, ça y est, Monseigneur, je viens vous annoncer que les plus persévérants de vos sujets habitent le hameau du Pech, car à force d’user le sol de leurs sabots, ils ont creusé si profond qu’ils ont trouvé l’eau ! »
Des feux d’artifice jaillirent des remparts pour annoncer la bonne nouvelle.
Ainsi, le stratagème mis en place par les sages avait bien fonctionné.
Les Seigneurs de Mouillac n’avaient jamais apprécié les gens du Pech, mais Castafior tint parole et leur fit construire les plus belles bâtisses, chacune accompagnée de neuf hectares de terrain.
Quant au Seigneur de Caylus, extrêmement contrarié par les évènements, il plongea dans une profonde béatitude.
Et vous qui m’écoutez, vous savez maintenant pourquoi les vieux puits de Mouillac ressemblent tant à des maisonnettes : c’est parce qu’à l’origine, ils étaient habités.